France, terre de manga : comment on en est arrivé là
En bref : La France est souvent présentée comme le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon. Ce succès vient de quarante ans d'histoire : dessins animés à la télé, éditeurs audacieux, festivals et une génération de lecteurs devenus adultes. Aujourd'hui, le manga n'est plus une mode mais un pilier de la BD française, qui ouvre la voie aux mangakas français et aux webtoons.
Entrez dans n'importe quelle librairie un samedi après-midi. Le rayon le plus fréquenté n'est souvent ni celui des romans, ni celui des albums cartonnés. C'est une forêt de petits volumes au format poche, rangés par dizaines de tomes, devant laquelle des adolescents et des quadragénaires se croisent sans se regarder. Bienvenue dans l'un des pays où l'on lit le plus de manga au monde.
Ce n'est pas une impression. La France est régulièrement décrite par les éditeurs, japonais comme français, comme le deuxième marché du manga après le Japon. Comment un pays attaché à Tintin et Astérix a-t-il basculé ? L'histoire est plus ancienne, et plus intéressante, qu'un simple effet de mode.
Quelle place le manga occupe-t-il vraiment dans la BD française ?
Les chiffres ont longtemps été sous-estimés. Selon l'institut GfK, l'année 2021 a marqué un record historique pour la bande dessinée en France, avec environ 85 millions d'exemplaires vendus. Plus de la moitié de ces ventes étaient des mangas, soit autour de 47 millions de volumes. Pour la première fois, la BD japonaise dépassait nettement le reste du marché.
Depuis, le rythme s'est un peu calmé après l'euphorie de l'après-confinement. Mais le manga reste solidement installé comme le premier segment de la BD en volume. Autrement dit, quand un Français achète une bande dessinée, il y a de fortes chances qu'elle se lise de droite à gauche.
Un phénomène générationnel, pas seulement adolescent
Le cliché du lecteur de manga collégien ne tient plus. Ceux qui ont découvert Dragon Ball au début des années 1990 ont aujourd'hui plus de quarante ans. Ils lisent toujours, achètent pour leurs enfants, et constituent un public adulte exigeant, amateur de seinen, ces récits destinés aux lecteurs plus âgés, souvent sombres ou politiques.
Comment tout a commencé ? La télévision avant le papier
Avant d'être un livre, le manga est arrivé en France par l'écran. En 1978, Goldorak débarque sur Antenne 2 dans l'émission Récré A2. Le robot géant fait un carton chez les enfants et un scandale chez certains adultes, qui dénoncent la violence de ces « japoniaiseries ». Le décor est planté : succès populaire d'un côté, mépris critique de l'autre.
Puis vient le Club Dorothée, sur TF1, de 1987 à 1997. Pendant dix ans, une génération entière grandit avec Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball, Ken le Survivant ou Nicky Larson. Ces séries, souvent remontées et doublées approximativement, créent une familiarité profonde avec l'esthétique japonaise. Les enfants veulent la suite. Et la suite existe, sur papier.
Le rôle décisif de quelques éditeurs audacieux
En 1990, l'éditeur grenoblois Glénat publie Akira de Katsuhiro Otomo, dans une version colorisée et au sens de lecture occidental. Trois ans plus tard, il lance Dragon Ball en volumes. Le succès est fulgurant. D'autres maisons suivent rapidement, puis des labels spécialisés naissent, comme Kana, Pika ou Kurokawa, qui structurent un véritable secteur.
Un choix éditorial s'impose au fil des années : respecter le sens de lecture japonais. Ce qui paraissait risqué devient un marqueur d'authenticité. Les lecteurs veulent l'œuvre telle que son auteur l'a pensée, onomatopées comprises.
Pourquoi le manga a-t-il si bien pris en France ?
Plusieurs explications se combinent. Aucune ne suffit seule, mais ensemble elles dessinent un terrain exceptionnellement fertile.
- Une culture de la BD déjà ancrée. La France considère la bande dessinée comme un art depuis longtemps. Les lecteurs étaient prêts à accueillir une autre tradition graphique.
- Un format accessible. Un volume de manga coûte souvent moins de 8 euros, contre 15 à 20 euros pour un album franco-belge. Pour un adolescent, la différence est énorme.
- Un rythme de parution soutenu. Les séries japonaises avancent vite. On attend quelques mois entre deux tomes, pas deux ans.
- Une variété de genres. Sport, cuisine, romance, horreur, histoire, travail de bureau : le manga couvre des sujets que la BD européenne abordait peu.
- Un réseau de libraires spécialisés. Des boutiques dédiées ont accompagné le mouvement et conseillé les lecteurs.
L'effet du Pass Culture et des plateformes
Lancé en 2021, le Pass Culture a offert aux jeunes de 18 ans un crédit pour acheter des biens culturels. Les médias ont rapidement relevé qu'une part très importante de ces achats concernait des mangas, au point qu'on a parlé de « pass manga ». Dans le même temps, le streaming a rendu les adaptations animées disponibles quasiment en même temps qu'au Japon, relançant les ventes des séries concernées.
Le manga est-il devenu légitime aux yeux des institutions ?
Longtemps, la réponse a été non. Aujourd'hui, c'est un grand oui. Le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, créé en 1974, a remis son Grand Prix à Katsuhiro Otomo en 2015, puis à Rumiko Takahashi en 2019, créatrice de Ranma ½ et de Maison Ikkoku. Un signal fort : le manga n'est plus un invité exotique, il fait partie de la famille.
Le manga a cessé d'être un « genre » pour devenir ce qu'il est au Japon : un média à part entière, capable de tout raconter.
Les musées ont suivi. Expositions consacrées à des mangakas, rétrospectives sur l'animation japonaise : le patrimoine pop japonais entre dans les lieux de culture classique. Le ministère de la Culture avait d'ailleurs consacré l'opération « BD 2020 » à la bande dessinée sous toutes ses formes, prolongée en 2021.
Japan Expo, la grande messe de la pop culture
Créée en 1999 dans une petite salle, Japan Expo est devenue l'un des plus grands événements consacrés à la culture japonaise hors du Japon, avec de l'ordre de 250 000 visiteurs par édition. On y croise cosplayers, éditeurs, auteurs invités, musiciens et fans de jeux vidéo. Le manga y sert de porte d'entrée vers un univers bien plus large.
Les Français peuvent-ils faire du manga ?
Longtemps, l'idée faisait sourire. Le « manga français », parfois appelé « manfra », était regardé avec méfiance, comme une imitation. Puis est arrivé Tony Valente. Sa série Radiant, publiée par Ankama, a été adaptée en anime au Japon, diffusé à partir de 2018 sur la chaîne NHK. Une première qui a changé les mentalités.
Depuis, de jeunes auteurs francophones assument pleinement l'influence japonaise, tout en y injectant leurs propres références. Des éditeurs organisent des concours pour repérer ces talents. Le mouvement inverse existe aussi : des auteurs japonais créent directement pour des éditeurs français, preuve que les échanges vont désormais dans les deux sens.
Une hybridation qui touche aussi la BD classique
L'influence se lit partout. Des albums franco-belges adoptent un découpage plus cinématographique, des pages plus aérées, des récits plus longs. Certaines séries jeunesse empruntent les codes du shōnen : amitié, dépassement de soi, combats progressifs. Le manga n'a pas remplacé la BD française, il l'a transformée de l'intérieur.
Quels défis pour la suite ?
Le succès a ses revers. Le premier est la surproduction. Des centaines de nouvelles séries sortent chaque année, et beaucoup peinent à trouver leur public. Les libraires manquent de place, les petites séries disparaissent vite des rayons, et les lecteurs s'y perdent.
Le deuxième défi est la dépendance aux licences géantes. Quelques titres, comme One Piece, qui a dépassé les 500 millions d'exemplaires imprimés dans le monde selon son éditeur Shueisha en 2022, pèsent lourd dans les ventes. Quand une série culte s'achève, c'est tout un équilibre économique qui vacille.
Le webtoon, concurrent ou prolongement ?
Venu de Corée du Sud, le webtoon se lit sur smartphone, en défilement vertical et en couleurs. Il séduit une génération qui lit d'abord sur écran. Plusieurs éditeurs français ont lancé des collections dédiées, adaptant ces récits au papier. Reste à savoir si ce format complétera le manga ou finira par grignoter son lectorat le plus jeune.
Ce que cette histoire dit de la pop culture
Le parcours du manga en France raconte quelque chose de plus large. Une culture méprisée peut devenir centrale quand un public la porte assez longtemps. Les enfants de Goldorak et du Club Dorothée ne se sont pas contentés de grandir : ils sont devenus libraires, éditeurs, journalistes, auteurs. Ils ont imposé leurs goûts de l'intérieur.
La prochaine fois que vous passerez devant ce rayon débordant de petits volumes, regardez qui s'y arrête. Vous y verrez, en miniature, quarante ans d'histoire culturelle, et sans doute un aperçu de la BD de demain.
Questions fréquentes
La France est-elle vraiment le deuxième marché du manga au monde ?
Oui, la France est régulièrement présentée par les éditeurs et les observateurs du secteur comme le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon. En 2021, selon GfK, plus de la moitié des quelque 85 millions de BD vendues en France étaient des mangas.
Quel a été le premier grand succès japonais en France ?
Le dessin animé Goldorak, diffusé à partir de 1978 sur Antenne 2 dans Récré A2, est considéré comme le premier grand phénomène. Côté papier, Akira (1990) puis Dragon Ball (1993), publiés par Glénat, ont lancé le marché du manga en librairie.
Des mangakas ont-ils reçu le Grand Prix d'Angoulême ?
Oui. Katsuhiro Otomo, auteur d'Akira, a reçu le Grand Prix du Festival d'Angoulême en 2015, et Rumiko Takahashi, autrice de Ranma ½, l'a obtenu en 2019.
Existe-t-il des mangas créés par des auteurs français ?
Oui. L'exemple le plus connu est Radiant de Tony Valente, publié par Ankama et adapté en série animée au Japon, diffusée à partir de 2018 sur la NHK. De nombreux auteurs francophones publient aujourd'hui des mangas.
Quelle différence entre manga et webtoon ?
Le manga est traditionnellement publié en noir et blanc, en volumes papier, avec une lecture de droite à gauche. Le webtoon, d'origine sud-coréenne, est conçu pour le smartphone : il se lit en défilement vertical et il est généralement en couleurs.
Pourquoi le Pass Culture a-t-il été surnommé « pass manga » ?
Après son lancement en 2021, plusieurs médias ont relevé qu'une part très importante des achats effectués par les jeunes de 18 ans avec ce crédit culturel concernait des mangas, d'où ce surnom.