BD, manga, comics : quand la pop culture fusionne
En bref : La France est devenue l'un des plus gros marchés mondiaux du manga sans renoncer à la BD franco-belge ni aux comics. Ces univers, longtemps cloisonnés, partagent aujourd'hui leurs codes, leurs lecteurs et leurs festivals. Le webtoon et les adaptations à l'écran accélèrent encore ce mélange.
Dans une librairie de centre-ville, un samedi après-midi, le rayon le plus fréquenté n'est plus celui des romans. C'est la table où s'empilent les tomes de One Piece, posés à côté du dernier Astérix et d'un recueil Marvel. Un adolescent repart avec les trois. Il y a trente ans, cette scène aurait surpris. Aujourd'hui, elle résume assez bien l'état de la pop culture dessinée en France.
Cet article ne raconte pas l'histoire d'un genre qui en écrase un autre. Il raconte un mélange : comment la bande dessinée franco-belge, le manga japonais, les comics américains et le webtoon coréen ont fini par cohabiter, s'influencer et parfois se confondre.
Comment la France est-elle devenue une terre de manga ?
Tout commence à la télévision. Entre 1987 et 1997, le Club Dorothée diffuse sur TF1 des dessins animés japonais qui marquent une génération entière : Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Ken le survivant. Les enfants connaissent les personnages bien avant de pouvoir lire les histoires originales.
L'éditeur grenoblois Glénat comprend le premier qu'un public attend. Il publie Akira de Katsuhiro Ōtomo en 1990, puis Dragon Ball à partir de 1993. Le succès est immédiat. D'autres maisons suivent : Kana, Pika, puis Ki-oon dans les années 2000. Le manga quitte la marge pour entrer dans les rayons des grandes surfaces culturelles.
Le résultat se mesure aujourd'hui. La France est régulièrement citée comme le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon. Selon les données de l'institut GfK reprises par la profession, l'année 2021 a marqué un record historique, portée par les confinements et l'arrivée du pass Culture, dont une part importante des achats s'est portée sur le manga.
Le pass Culture a-t-il vraiment joué un rôle ?
Oui, et le phénomène a fait parler de lui au point qu'on a surnommé le dispositif « pass manga ». Lancé en 2021 par le ministère de la Culture, il donnait aux jeunes de 18 ans un crédit à dépenser en biens culturels. Beaucoup ont choisi des séries japonaises. Le dispositif a depuis été remanié, mais il a révélé un appétit qui existait déjà.
La BD franco-belge a-t-elle perdu la bataille ?
Non. C'est l'erreur la plus fréquente quand on parle de ce sujet. La bande dessinée franco-belge reste un pilier culturel, avec ses institutions, ses classiques et ses nouveautés attendues. Chaque nouvel album d'Astérix reste un événement national, tiré à plusieurs millions d'exemplaires.
Le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, créé en 1974, demeure l'un des rendez-vous les plus importants du monde pour le neuvième art. Et il a lui-même changé. Le Grand Prix a été attribué à Katsuhiro Ōtomo en 2015, puis à Rumiko Takahashi en 2019. Deux mangakas consacrés par l'institution de la BD européenne.
Le vrai changement n'est pas que le manga ait remplacé la BD. C'est que les lecteurs ne font plus la différence entre « eux » et « nous ».
En 2020, le ministère de la Culture a d'ailleurs lancé « BD 2020 », une année entière consacrée à la bande dessinée, prolongée en 2021 à cause de la crise sanitaire. L'initiative englobait toutes les formes : album franco-belge, roman graphique, manga, comics. Un signe que l'État lui-même ne raisonne plus en chapelles.
Qu'est-ce que le « manfra », et pourquoi en parle-t-on ?
Le manfra, c'est le manga créé par des auteurs français. Le terme fait parfois grincer des dents, mais il désigne une réalité : une génération d'artistes a grandi en lisant du Toriyama et du Oda, et dessine aujourd'hui avec ces codes, en noir et blanc, en format poche, avec un rythme de publication soutenu.
L'exemple le plus parlant reste Radiant de Tony Valente, publié chez Ankama. La série a été adaptée en anime au Japon, diffusée sur la chaîne NHK à partir de 2018. Pour une œuvre française, c'était une première symbolique : le chemin inverse de celui qu'avait emprunté Dragon Ball trente ans plus tôt.
D'autres titres ont suivi la même voie, comme Ki & Hi de Kevin Tran et Fanny Antigny, porté par la notoriété du youtubeur Kevin Tran. Le manfra montre que l'influence n'est plus à sens unique. Les codes circulent, se réinventent, puis reviennent parfois à leur pays d'origine.
Les auteurs franco-belges empruntent-ils aussi au manga ?
Très souvent, même quand ils ne le revendiquent pas. Le découpage plus cinématographique, les cases sans texte qui étirent un moment, les expressions exagérées pour souligner une émotion : ces procédés ont infusé dans la BD européenne contemporaine. À l'inverse, certains mangakas reconnaissent l'influence de Moebius, dont le trait a fasciné des auteurs comme Hayao Miyazaki ou Katsuhiro Ōtomo.
Où se placent les comics dans ce paysage ?
Les comics américains ont longtemps été un marché de niche en France, réservé aux passionnés qui fréquentaient les boutiques spécialisées. Le cinéma a tout changé. Quand Avengers: Endgame dépasse les 2,7 milliards de dollars de recettes mondiales en 2019, les super-héros deviennent une culture commune, connue même de ceux qui n'ont jamais ouvert un fascicule.
Ce succès au cinéma ne se traduit pas mécaniquement en ventes de livres. Beaucoup de spectateurs ne savent pas par où entrer dans des univers riches de plusieurs décennies de publications. Les éditeurs français ont répondu avec des intégrales, des éditions « point d'entrée » et des récits complets en un volume, plus accessibles qu'une série au long cours.
Les comics indépendants, eux, ont trouvé un public plus proche de celui du roman graphique. Des œuvres comme Saga de Brian K. Vaughan et Fiona Staples, ou les livres d'Alan Moore, séduisent des lecteurs qui ne se considèrent pas comme fans de super-héros.
Le webtoon va-t-il bousculer tout le monde ?
C'est la question qui agite le milieu depuis quelques années. Le webtoon, né en Corée du Sud, se lit sur smartphone, en défilant verticalement, souvent en couleur et épisode par épisode. Des plateformes comme Naver Webtoon ont popularisé ce format à l'échelle mondiale, avec des titres comme Solo Leveling, devenu un phénomène avant d'être adapté en anime en 2024.
En France, plusieurs éditeurs ont créé des collections dédiées et publient des webtoons en version papier, ce qui oblige à repenser complètement la mise en page. Une œuvre conçue pour un défilement infini doit être recomposée en pages. L'exercice n'est pas toujours heureux, mais il montre une chose : les éditeurs ne veulent pas rater la prochaine vague.
- Le manga : noir et blanc, lecture de droite à gauche, rythme de parution rapide.
- La BD franco-belge : album couleur cartonné, souvent un tome par an ou moins.
- Le comic : fascicules mensuels puis recueils, forte logique d'univers partagé.
- Le webtoon : lecture verticale sur écran, publication hebdomadaire, couleur.
Ces quatre formats ne s'excluent pas. Un même lecteur de vingt ans peut suivre un webtoon le matin dans le métro, lire un manga le soir et offrir un album franco-belge à ses parents à Noël.
Pourquoi les festivals sont-ils devenus des lieux de fusion ?
Parce qu'ils réunissent physiquement des publics qui, sur le papier, n'avaient rien en commun. Japan Expo, née en 1999 dans une salle modeste, accueille désormais chaque été plus de 200 000 visiteurs au parc des expositions de Paris-Nord Villepinte. On y croise du manga, de la musique, du jeu vidéo, du cosplay et même des stands de BD européenne.
Les conventions consacrées aux comics et aux séries, comme Paris Fan Festival ou les déclinaisons françaises du Comic Con, ont adopté la même logique. Le cosplay sert de passerelle : on peut y voir un Luffy discuter avec un Spider-Man et un Gaston Lagaffe. La pop culture devient une langue commune plutôt qu'une juxtaposition de fandoms.
Le cosplay est-il un phénomène sérieux ?
Pour ceux qui le pratiquent, absolument. Certains costumes demandent des centaines d'heures de travail, de la couture à l'impression 3D. Des concours internationaux, comme le World Cosplay Summit organisé au Japon depuis 2003, réunissent des équipes venues de dizaines de pays. La France y a d'ailleurs déjà été récompensée.
Qu'est-ce que tout cela change pour les lecteurs ?
D'abord une offre gigantesque. Il n'y a jamais eu autant de titres disponibles en français, dans autant de formats et à autant de prix différents. C'est une chance, mais aussi un défi : il devient difficile de s'y retrouver, et certaines séries de qualité passent inaperçues faute de visibilité.
Ensuite, une légitimité nouvelle. Lire du manga ou des comics n'est plus considéré comme une lecture « de second rang ». Les bibliothèques municipales consacrent des espaces entiers à ces formats, et les enseignants les utilisent parfois comme porte d'entrée vers la lecture pour des élèves qui fuient les romans.
Enfin, une conversation plus riche. Les lecteurs comparent, débattent, recommandent d'un univers à l'autre. Un fan de Berserk peut découvrir Blacksad grâce à un ami, et un amateur de Tintin finir par dévorer Vinland Saga. Les frontières de genre comptent moins que la qualité du récit.
Et pour les auteurs, est-ce une bonne nouvelle ?
La réponse est plus nuancée. La croissance du marché ne profite pas à tout le monde de la même manière. Les États généraux de la bande dessinée, réunis en 2015 et 2016, avaient déjà mis en lumière la précarité d'une grande partie des auteurs, dont beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté malgré un secteur dynamique. Le Centre national du livre a depuis multiplié les aides à la création.
La surproduction pose aussi problème. Quand des milliers de nouveautés sortent chaque année, la durée de vie d'un album en librairie se réduit. Un livre qui ne trouve pas son public en quelques semaines disparaît des tables. Les auteurs de manfra, soumis à des rythmes de parution proches du Japon, témoignent souvent de cadences épuisantes.
Reste un constat encourageant : jamais un jeune dessinateur français n'a eu autant de modèles différents dans lesquels puiser. Le trait ligne claire, la nervosité du shōnen, la mise en couleur du webtoon, le sens du spectaculaire des comics. La fusion des genres est aussi une fusion des boîtes à outils.
Vers une seule grande culture dessinée ?
Probablement pas, et c'est tant mieux. Chaque tradition garde ses spécificités, ses éditeurs, ses rituels de lecture. Mais les murs entre elles sont devenus poreux. La pop culture dessinée ressemble aujourd'hui à une grande ville où chaque quartier a son caractère, et où l'on circule librement de l'un à l'autre.
Le lecteur de demain ne se dira sans doute plus « fan de manga » ou « fan de BD ». Il se dira simplement lecteur d'histoires en images. Et dans ce paysage, la France occupe une place singulière : celle d'un pays qui a su garder ses classiques tout en accueillant, plus que presque tous les autres, les récits venus d'ailleurs.
Questions fréquentes
La France est-elle vraiment le deuxième marché mondial du manga ?
Oui, la France est régulièrement citée par les professionnels du secteur comme le deuxième marché mondial du manga, derrière le Japon. Ce statut s'explique par l'influence des dessins animés japonais diffusés dès la fin des années 1980 et par le travail d'éditeurs comme Glénat, Kana, Pika ou Ki-oon.
Qu'est-ce que le manfra ?
Le manfra désigne un manga créé par des auteurs français, avec les codes du manga japonais : noir et blanc, format poche, rythme de publication soutenu. Radiant de Tony Valente en est l'exemple le plus connu, puisqu'il a été adapté en anime au Japon et diffusé sur NHK à partir de 2018.
Quelle est la différence entre un manga et un webtoon ?
Le manga est généralement imprimé en noir et blanc et se lit de droite à gauche, page par page. Le webtoon, né en Corée du Sud, est pensé pour le smartphone : il se lit en défilant verticalement, le plus souvent en couleur, avec une publication épisode par épisode.
Des mangakas ont-ils été récompensés à Angoulême ?
Oui. Le Grand Prix du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême a été attribué à Katsuhiro Ōtomo, l'auteur d'Akira, en 2015, puis à Rumiko Takahashi, créatrice de Ranma ½, en 2019.
Quand le manga est-il arrivé en France ?
Le manga s'est réellement implanté en France au début des années 1990, avec la publication d'Akira par Glénat en 1990, puis de Dragon Ball à partir de 1993. Les dessins animés diffusés dans le Club Dorothée entre 1987 et 1997 avaient préparé le terrain.
Qu'était l'opération BD 2020 ?
BD 2020 était une année consacrée à la bande dessinée lancée par le ministère de la Culture. En raison de la crise sanitaire, elle a été prolongée jusqu'en 2021. Elle concernait toutes les formes de bande dessinée, y compris le manga et les comics.